Le jardin des inspirations
Il dirige la Fondation Hartung-Bergman. Auteur du best-seller mondial
Les Yeux de Mona, il a publié ce printemps Le Chat du jardinier. Rencontre entre art et poésie, à fleur de pot.
En librairie, on demande désormais « le dernier Schlesser ». Quel chemin ont parcouru vos livres auprès du public ?
Thomas Schlesser – C’est un peu vertigineux : plus d’un million d’exemplaires pour Les Yeux de Mona et 39 traductions ! Quant au Chat du jardinier, il vient de passer les 50 000 exemplaires en France et il est déjà prévu en 16 langues, dont l’espagnol et l’italien dès cet automne. Mais j’aime rappeler que j’ai écrit de nombreux ouvrages qui n’ont pas été des succès publics (rires). Mon premier roman, La Vierge maculée, en 2003, avait très peu marché. Certains de mes essais ont bien souvent suscité l’indifférence, parfois le mépris. Alors je vois ce succès éditorial aujourd’hui avec humilité et comme le résultat d’un long cheminement.
Qu’avez-vous souhaité exprimer à travers Les Yeux de Mona ?
T. S. - Ce livre a une origine personnelle un peu triste, qui fait que j’ai eu besoin de m’inventer cette petite fille idéale dans ma tête. C’est donc une œuvre de guérison, de résilience, qui a trait à la question de la famille et de l’enfant. Elle porte aussi une ambition plus intellectuelle : sensibiliser au fait que l’art est au service de la vie. Mona est menacée de devenir aveugle, alors son grand-père l’amène pendant un an dans les musées parisiens. Pour autant, c’est moins un roman d’initiation à l’histoire de l’art qu’une initiation à la vie par l’art. Chaque chapitre soulève un enjeu, comme l’amour, la condition animale, l’expérience de la mort, le temps qui passe… Pour le dire autrement avec Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».
Et pour Le Chat du jardinier, votre dernier roman, quel est votre fil conducteur ?
T. S. - C’est l’histoire de Louis, un jardinier taiseux et solitaire. Sa vie s’effondre quand il apprend que son chat a une tumeur. Sa nouvelle voisine Thalie, professeur de lettres à la retraite, va lui redonner le goût de vivre en lui faisant déclamer devant les arbres les textes de grands poètes d’hier et d’aujourd’hui, de la poétesse grecque Sappho à Léopold Sédar Senghor, en passant par Neruda, Kipling, Rilke ou Brontë. La poésie permet de poser des mots sur les émotions les plus contradictoires. Elle sait faire coexister des sensations opposées, comme l’envie de vivre et mourir à la fois.
Ce chat vit dans l’arrière-pays varois dans les années 1980, un paysage qui vous est familier…
T. S. - Je connais le Var par cœur puisque mes parents habitent à Salernes. J’y ai vécu d’ailleurs deux incendies terribles : celui de Tourtour en 1983, où les cendres arrivaient jusque dans notre jardin ; et un autre plus angoissant encore en 1990, alors que j’étais à un kilomètre à peine du foyer, dans la maison avec ma grand-mère et les canadairs qui passaient au-dessus de ma tête. Cela m’a rendu phobique des incendies. Et du coup, dans Le Chat du jardinier, Louis a aussi peur du feu (rires).
À partir de quel âge avez-vous commencé à vous intéresser à l’art et la poésie ?
T. S. - Dans ma famille, ce qu’on appelle les beaux-arts n’étaient pas vraiment présents. J’avais juste une tante qui faisait de la peinture – et très bien, d’ailleurs. Je suis venu assez tard, vers 20-25 ans, au monde des musées. Bien plus d’ailleurs par intérêt intellectuel que par une approche sensible. Aujourd’hui j’aime l’art de façon passionnée, mais au départ c’était plutôt un intérêt pour le fait culturel, et j’ai écrit une thèse sur la réception politique de Gustave Courbet. Pour la poésie, c’est différent. Elle a surgi plus tôt dans ma vie. J’ai commencé à en lire vers 12 ans sans rien y comprendre. Cela m’a sauvé, car j’étais très mauvais élève et je détestais les canons scolaires. La poésie m’a permis d’être meilleur, elle m’a ouvert une voie. Elle m’a donné une sensation de liberté, de langage émancipé, grâce à cette libre utilisation des mots que l’on retrouve dans les grands textes lyriques.
Vous qui aimez déclamer des vers, quels sont les poètes qui vous accompagnent ?
T. S. - René Char, car il y a chez lui cette manière merveilleuse de revenir aux choses les plus rudes du réel, lui qui venait d’un milieu paysan et a gardé cette attention archaïque à ce qui nous entoure. Il y a aussi une poétesse italienne très peu connue, Gaspara Stampa, et une autre russe plus contemporaine, Marina Tsvetaïeva. Ce sont des découvertes tardives, alors qu’à l’adolescence je lisais Apollinaire, Rimbaud, Verlaine…Si je commence à en citer, je ne m’arrête plus !
Parlez-nous un peu de la fondation que vous dirigez et où vous habitez à Antibes…
T. S. - J’y suis arrivé en 2014 et cet endroit sublime m’a renversé par sa beauté. À l’origine, c’était un lieu un peu secret, réservé à quelques chercheurs. J’ai entrepris de l’ouvrir au grand public en 2022 et il présente depuis lors une exposition par an. L’idée a été également de mieux faire connaître le couple formé par Hans Hartung (1904-1989), qui a traversé le XXe siècle pour en dégager une œuvre abstraite immense, et Anna-Eva Bergman (1909-1987), qui voulait procurer par ses toiles un sentiment proche de celui que l’on a quand on entre dans une cathédrale. Elle est l’image même de la femme artiste indépendante, et je suis fier d’avoir écrit sa première biographie, Anna-Eva Bergman, Vies lumineuses. La fon-dation a acquis récemment son Étoile de 1956. Avec ses formes irrégulières réalisées à la feuille d’or, elle semble à la fois stable et au bord de l’explosion.
Un dernier mot sur les toiles et la poésie ?
T. S. - On ne mesure pas à quel point l’art a la capacité de changer la vie. Car elle n’est pas simple et l’on bricole tous avec nos existences. Mais quand on prend conscience des œuvres qui nous entourent – celles des musiciens, peintres, poètes, cinéastes, architectes… – ce sont des alliées extraordinaires qui apportent du sens, même si c’est parfois par le biais de l’humour et de l’absurdité. Tout cela est précieux, c’est un petit combat politique qui relève de la foi, et j’y crois. Alors cela me fait plaisir de voir que des gens rencontrent tôt ou tard ce que l’humanité a fourni de meilleur. On a tendance à se laisser aller à nos passions tristes, c’est la facilité. Mais l’art nous donne aussi les moyens d’aller vers ce qu’il y a de plus lumineux. Les œuvres des grands artistes, ce sont des milliers de mains tendues.

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