N comme il le devrait. Si l’association des mots, des références et des mélodies était alors novatrice en France, la trajectoire du groupe n’avait, elle, rien de prémédité. Dans nos échanges, tous les membres du groupe s’accordent à casser le mythe collectif d’un plan de carrière pensé à l’avance. « Quand on fait nos premiers disques, quand on reçoit le vinyle de Planète Mars, on l’a tous vécu comme si c’était la fin de course », raconte Akhenaton. « La fin de course », appuie Shurik’n. « Le dernier », surenchérit Kheops.
Même les moments devenus mythiques portent la trace de cette incrédulité permanente. En évoquant l’un des concerts les plus mythiques de leur carrière, celui au pied des pyramides, on comprend que rien n’a jamais été un jeu d’enfant, mais que le rêve, lui, avait tout de celui d’un gosse. « Je devais me forcer à rapper face au public car les pyramides étaient derrière nous et que je n’arrivais pas à le croire », lance Shurik’n.
IAM s’est d’abord construit sur scène, bien avant le studio. Le groupe fait ses premières tournées dans le circuit du rock alternatif. « Le public rap n’existait pas », rappelle Imhotep. Face à des crêtes punk, dans des salles parfois hostiles, ils apprennent l’endurance, la tenue de scène, la communion. Si le rap américain, qu’ils ont longuement observé à New York, excelle dans les showcases en discothèques et les formats courts, de retour en France IAM découvre avec stupeur des groupes comme La Mano Negra capables de tenir une scène plus de 2 heures. Un choc fondateur. « On parle souvent des lives avant de parler des disques, parce que c’est en concert que tu vois l’impact que tu as sur les gens », insiste Akhenaton. Pour chacun des membres du groupe, le rap est avant tout un art de partage, bien plus qu’un produit. De leurs années américaines, ils ramènent toutefois une discipline. Des heures passées en studio à observer, apprendre, comprendre les machines, les techniques, les contraintes. De retour en France c’est à Martigues, au studio toujours existant
Le Petit Mas, qu’ils vont enregistrer leur album. « On était tellement dedans qu’on a raté le dernier train pour Marseille et on a dû dormir sous un abribus ». Ils savent précisément ce qu’ils veulent. « On pouvait dire à l’ingénieur son exactement ce qu’on attendait, parce qu’on avait appris à le faire nous-mêmes aux US », explique Kheops.
L’écriture, elle, reste une affaire d’endurance et de persévérance. « Pour écrire le bon texte, on peut passer 16 heures, 48 heures, parfois une semaine sans rien », confie Shurik’n. Ces heures invisibles, face à la feuille blanche, forgent les morceaux qui dureront. Tous invoquent aussi face la question fatidique du succès, la part de chance, avec une humilité qui force le respect : les virages, les rencontres, le bon timing. « Si Fun Radio n’avait pas diffusé Je danse le Mia en premier, on ne serait pas là aujourd’hui », admet Akhenaton. Et Shurik’n de conclure, sourire en coin : « S’il y avait une recette du succès, on ferait cette interview depuis les Bahamas. »
Je danse le Mia reste d’ailleurs l’exemple parfait de ce malentendu devenu culte. Pensé comme un morceau de scène, joué pour les potes, décliné en une multitude de versions live, le titre est d’abord refusé par les maisons de disques, jugé trop marseillais, trop différent. Philippe Fragione, alias Akhenaton. « La version originale du Mia, c’était un sample de Bob James, mais comme Arrested Development l’a pris dans un morceau et en a fait un tube mondial, People Everyday, on a changé l’instru. » Les samples évoluent, les instrus changent, comme pour beaucoup de morceaux du début des années 90. Derrière le succès de ce titre devenu tube se dessine pourtant toute la philosophie d’IAM : refuser les compromis, assumer une identité cosmopolite, au risque même de perdre des opportunités.
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