« Je suis fasciné par l’histoire de chaque image »
Cardiologue et professeur de pharmacologie clinique, il a réuni au fil des ans une collection pointue de plus de 300 photos. Un territoire de rencontres avec Sieff, Hockney, Goldin…
Milou-Daniel Drici n’a jamais montré sa collection de photo-graphies au public. Tout juste de temps en temps, on en voit l’une ou l’autre, qu’il prête en exposition. « Je reçois dans mon métier des dossiers de près de mille pages pour des autorisations de mise sur le marché de médicaments. C’est un travail de recherche, d’enquête et, finalement, j’ai un peu cette même démarche en photo-graphie. J’aime chercher l’origine de chaque cliché. Ce sont des vies, des modèles, des artistes et ma collection est centrée sur les relations humaines », confie le collectionneur, qui dirige encore pour quelques mois le Centre régional de pharmacovigilance Nice-Alpes-Côte d’Azur, avant de partir en retraite. Sa curiosité l’a amené à fréquenter des figures de l’art du XXe siècle : le Niçois Robert Malaval, l’Américain Keith Haring ou encore le Britannique David Hockney, qui nous a quittés en juin dernier.
Une caisse arrivée par avion de Los Angeles
« Hockney racontait qu’il avait fait un portrait de son père, à 13 ans, et l’avait vendu pour l’équivalent de 15 jours de son salaire. Depuis lors, il n’avait cessé de vendre ses œuvres », se souvient Milou, passé voir son ami chez lui à Londres, trois jours avant sa mort. Esprit indépendant, l’artiste avait refusé de portraiturer la reine d’Angleterre. « Il avait réalisé deux vaitraux pour l’abbaye de Westminster en compensation, mais il ne travaillait pas sur commande. Un jour, j’ai reçu un coup de fil me demandant de venir à l’atelier car David voulait faire mon portrait. C’est lui qui décidait où et quand il voulait créer une œuvre. » Quelque temps plus tard, le professeur reçoit une copie du tableau, qu’il accroche au-dessus de son lit : « J’ai dit à David que j’allais l’enlever de là car j’avais du mal à vivre avec. Il m’a alors envoyé une immense caisse depuis Los Angeles à l’Université de Nice. C’était un montage photo qu’il m’offrait et on y voyait beaucoup de ses œuvres parmi lesquelles mon portrait, mais cette fois en tout petit ».
Du pictorialisme à Mappelthorpe
« Je n’avais pas les moyens d’acheter du Hockney, lance Milou en riant, mais j’ai collectionné des photographes découverts à Paris, à Londres et aux Etats-Unis, où vit ma famille maternelle. » Mais alors, quel a été le premier déclic ? « J’ai reçu en cadeau une photographie d’Imogen Cunningham, après avoir aidé un ami américain pour un problème de médicament. A l’époque, je ne connaissais pas cette pionnière du pictorialisme et j’ai demandé des renseignements à Viviane Esders, grande collectionneuse. C’est elle qui m’a mis le pied à l’étrier ! » Très vite, les rencontres se tissent. Lors de déplacements professionnels à Washington, le médecin côtoie Edward Brooks DeCelle, galeriste de Robert Mappelthorpe sur la côte Ouest : « L’artiste aimait provoquer, et il disait à George Dureau – ndlr : connu pour ses photographies de nus masculins noirs – qu’il voulait faire des sujets scabreux pour les vendre aux bourgeois. Dureau lui a reproché ensuite d’avoir repris ses scénographies. Il photographiait ses amis alors que Mapplethorpe avait une approche plus distanciée, plus académique en somme ».
Parmi les plus belles images de Mapplethorpe, il y a James Ford (1979) dans sa baignoire et le corps noir sculptural de Leigh Lee (1980). La mise en scène est millimétrée.
Un art pour la défense des libertés
Dans la collection de Milou, les chefs-d’œuvre happent le regard. Il y a les fesses sublimes des Géantes, Camargue (1978) de Lucien Clergue, et une vue de Guermantes (1988) qui semble coupée en deux par la lumière, signée du photographe de mode Jeanloup Sieff. Les images se font émancipatrices et politiques avec Thirteen Most Wanted Men (1964) d’Andy Warhol – portraits de criminels recherchés par le FBI –, Crystal with a Trick (1973), le travesti photographié par Nan Goldin, ou Blood on the Flag (2001) – sang sur le drapeau américain – d’Andres Serrano. Et Milou Daniel Drici d’ajouter : « Dans ma vie de scientifique, qui travaille à un secteur réglementaire très ardu, les photos permettent une évasion. Ce ne sont pas juste des esthétiques, c’est un espace d’expansion des libertés, individuelles et collectives ».

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