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Ils sont artiste, cheffe étoilée, designer ou apiculteur, pilote automobile ou créatrice de mode. Leur point commun ? Ces personnalités glamour ou au cœur de la vie culturelle, économique et sociale régionale sont les moteurs de l’actualité azuréenne. Découvrez sans filtre le témoignage de leur parcours, leurs rêves, leurs ambitions et leurs projets à venir.

November 2023

Pierre Dellamonica

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Pierre Dellamonica

« J’ai le défaut de croire que rien n’est impossible »

Ancien chef du Service d’infectiologie de l’Hôpital de l’Archet 1, il a été au premier rang de la lutte contre le sida, l’usage systématique des antibiotiques et défend un accès pour tous à la santé.

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Parlez-nous d’abord de vos premiers pas dans ce métier, de votre choix de venir ici…

J’ai fait mes études à Lyon, puis mon internat à Nice. J’ai opté pour la Côte d’Azur car j’ai été attiré par la mer et la montagne, je voulais faire de la randonnée et du voilier, car j’aime le challenge ! Au CHU de Nice, ma première orientation a été la pédiatrie, puis je me suis spécialisé dans les maladies infectieuses et tropicales. J’avais à l’époque une fascination pour les épidémies, les bouleversements sociaux et culturels qu’elles pouvaient entrainer. Avec cet d’état d’esprit, il n’est pas très étonnant que j’ai fait mon service militaire au titre de la coopération et c’est au Niger que j’ai débarqué. Alors que je n’étais qu’interne, on m’a propulsé dans des responsabilités inattendues. D’abord médecin chef de l’assurance maladie du Niger, je me suis retrouvé quelques mois plus tard directeur de la santé pour un département de 400 000 personnes, regroupant trois hôpitaux de brousse et quarante-trois dispensaires dont certains accessibles uniquement en chameau. Arrivant d’un pays où la lenteur s’impose par les multiples couches administratives, je me suis trouvé confronté à des urgences sanitaires, au manque de moyens, de compétences, de communication, ainsi qu’aux difficultés d’acheminement des médicaments. Il y avait des méningites épidémiques, le choléra, la tuberculose, le paludisme, les diarrhées infantiles, la rougeole et tout cela aggravé par la malnutrition. La pratique était radicalement différente de celle que j’avais apprise en France. Après une expérience comme celle-là, j’ai compris ce que l’on appelle la « médecine de pays riche » ! Mon épouse m’a beaucoup aidé à admettre qu’il ne fallait pas s’attarder aux problèmes individuels, mais avoir une vision globalisée pour d’emblée s’occuper de l’essentiel, de ce qui était immédiatement vital pour la collectivité.

Cette expérience vous a-t-elle aidé dans les années 1980, face à la pandémie de SIDA ?

Avoir travaillé en Afrique m’a permis d’avoir par la suite une approche plus globale. J’avais appris la gestion de cas groupés d’une maladie, autrement dit d’une épidémie. Le département des Alpes-Maritimes a été l’un des plus touchés de France métropolitaine par rapport à sa population et ses capacités hospitalières. C’était très complexe car on s’occupait de toxicomanes, d’homosexuels, de patients stigmatisés par leur mode de contamination : la drogue injectée et l’échange de seringues, et les comportements sexuels à risque. Parmi les patients se trouvaient aussi des personnes transfusées, des hémophiles qui eux étaient des victimes de l’administration de produits sanguins contaminés. Les pouvoirs publics de l’époque ont appréhendé le problème. Des crédits importants ont été débloqués pour la prise en charge, avec l’augmentation du nombre de soignants et la création d’hôpitaux de jour. Mais dans un souci de développement « harmonieux » du CHU, ces moyens pour une importante part ont été initialement attribués à d’autres services du CHU, ce qui a généré rapidement un conflit aigu avec la direction générale. Nous nous sommes battus pour empêcher que ces crédits fléchés par le ministère soient détournés sur d’autres objectifs. La situation a été ensuite rétablie par la signature de Contrats de plans et les premiers hôpitaux de jours sont nés à cette occasion. Les deux villes pilotes ont été Nice et Toulouse, qui avait rencontré les mêmes difficultés. Il y avait une file active d’environ 3 600 patients dans le 06, tous des jeunes qui en quelques mois étaient emportés par la maladie après de multiples hospitalisations. Puis il y a eu en 1996, l’apparition de la trithérapie qui a considérablement amélioré le pronostic vital de la maladie. Cette période a été appelée « le deuil du deuil ». Cette année-là, nous avons créé à Nice le premier dossier médical informatisé, ce qui permettait de mesurer l’efficacité des traitements et de la prise en charge. Nous avons été pionniers dans la prévention de la transmission de la mère au fœtus, et parmi les premiers à effectuer un génotypage du virus pour adapter les traitements. En fonction du virus, on pouvait déterminer quels médicaments étaient actifs ou non. Cette technique a été adoptée partout et j’ai passé l’année 2001 dans les avions pour aller présenter nos résultats, suite à la publication d’un article dans The Lancet. Actuellement, on se fonde toujours sur ce génotype pour le choix des nouveaux traitements et le principe a été adapté aussi aux choix thérapeutiques dans les chimiothérapies anticancéreuses. Il faut bien sûr préciser que tout ceci a été un travail d’équipe réunissant biologistes, pharmacologues, cliniciens et évidement les soignants qu’il faut remercier pour leur motivation.

 

Quid de l’utilisation modérée des antibiotiques, l’un de vos chevaux de bataille ?

Dans les années 2000, notre équipe a contribué à montrer que l’utilisation très large d’antibiotiques conduisait à sélectionner des bactéries multirésistantes. L’industrie du médicament faisait entre autre la promotion des antibiotiques auprès des médecins par des représentants médicaux, ce qui aboutissait à des prescriptions pour n’importe quelle infection, et notamment les infections virales sur lesquelles les antibiotiques n’ont aucune efficacité. Nous avons donc lancé un programme sur le département 06, avec l’aide de pédiatres, d’ORL et de nombreux médecins généralistes, pour réduire ces prescriptions avec le slogan « Des antibiotiques quand il faut ». Nous avons montré qu’en réduisant l’utilisation de 23 % sur une période d’environ deux années, le niveau de résistance des agents infectieux bactériens des otites des jeunes enfants baissait significativement, ce qui apportait la preuve que la surprescription est délétère. Par la suite en 2000, le ministère de la Santé a mis en place des Plans antibiotiques qui perdurent, et jusqu’en 2016, j’ai participé à la Commission nationale pour améliorer l’usage des antibiotiques. La France consomme en effet deux à trois fois plus d’antibiotiques que les pays du Nord de l’Europe. L’amélioration a été nette dans les hôpitaux mais la consommation reste très importante en pratique de ville, classant la France dans les trois plus gros consommateurs par habitant des pays de l’OCDE malgré notre slogan que tout le monde a mémorisé : « Les antibiotiques, c’est pas automatique ». Dans tous les métiers, il y a des contrôles de qualité, or en médecine, cela n’existe pas ! On en est aux recommandations de bonnes pratiques, et c’est tout, alors que le non respect du code de la route est sévèrement sanctionné, surtout s’il y a mort d’homme.

 

Aujourd’hui en retraite, vous êtes impliqué dans le projet Syndémie, en quoi consiste-t-il ?

C’est un projet que nous développons avec la Métropole Nice Côte d’Azur depuis 2021. L’objectif est d’utiliser toutes les données en matière d’éducation, de niveau de revenu, d’environnement, de pollution, de température, de mobilité et de santé disponibles sur le territoire. Ces informations sont pour l’heure stockées par différents organismes, sous différents formats. L’objectif est de qualifier ces données, les mettre au même format pour pouvoir les croiser et ainsi caractériser les quartiers de façon très précise pour connaitre les points faibles et pouvoir mener des actions correctrices adaptées. On sait par exemple que les personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté se rassemblent dans certains quartiers et ont une espérance de vie de plus de 10 ans inférieure à celle de la classe moyenne. Le croisement des données caractérisant ces quartiers permet d’identifier des déterminants de santé expliquant cette différence et de lancer des programmes pour tenter d’y remédier. Dans le quartier Vernier-Trachel par exemple, qui comporte beaucoup de populations nouvellement arrivées, il y a un déficit de dépistage de cancer du sein, de même qu’autour du Negresco, où des gens vivent dans d’anciennes chambres de bonnes ou caves aménagées. Les causes du déficit de dépistage ne sont pas les mêmes dans ces deux quartiers, ce qui explique qu’il faut initier des programmes différents. La Covid-19 aussi est une syndémie, dans la mesure où 70 % des patients ayant eu des formes graves, ou étant décédés de cette infection, étaient issus des quartiers les moins favorisés du 06. Nous devons agir pour réduire ces écarts, ce qui améliorera surement la cohésion sociale.

Parlez-nous d’abord de vos premiers pas dans ce métier, de votre choix de venir ici…

J’ai fait mes études à Lyon, puis mon internat à Nice. J’ai opté pour la Côte d’Azur car j’ai été attiré par la mer et la montagne, je voulais faire de la randonnée et du voilier, car j’aime le challenge ! Au CHU de Nice, ma première orientation a été la pédiatrie, puis je me suis spécialisé dans les maladies infectieuses et tropicales. J’avais à l’époque une fascination pour les épidémies, les bouleversements sociaux et culturels qu’elles pouvaient entrainer. Avec cet d’état d’esprit, il n’est pas très étonnant que j’ai fait mon service militaire au titre de la coopération et c’est au Niger que j’ai débarqué. Alors que je n’étais qu’interne, on m’a propulsé dans des responsabilités inattendues. D’abord médecin chef de l’assurance maladie du Niger, je me suis retrouvé quelques mois plus tard directeur de la santé pour un département de 400 000 personnes, regroupant trois hôpitaux de brousse et quarante-trois dispensaires dont certains accessibles uniquement en chameau. Arrivant d’un pays où la lenteur s’impose par les multiples couches administratives, je me suis trouvé confronté à des urgences sanitaires, au manque de moyens, de compétences, de communication, ainsi qu’aux difficultés d’acheminement des médicaments. Il y avait des méningites épidémiques, le choléra, la tuberculose, le paludisme, les diarrhées infantiles, la rougeole et tout cela aggravé par la malnutrition. La pratique était radicalement différente de celle que j’avais apprise en France. Après une expérience comme celle-là, j’ai compris ce que l’on appelle la « médecine de pays riche » ! Mon épouse m’a beaucoup aidé à admettre qu’il ne fallait pas s’attarder aux problèmes individuels, mais avoir une vision globalisée pour d’emblée s’occuper de l’essentiel, de ce qui était immédiatement vital pour la collectivité.

Cette expérience vous a-t-elle aidé dans les années 1980, face à la pandémie de SIDA ?

Avoir travaillé en Afrique m’a permis d’avoir par la suite une approche plus globale. J’avais appris la gestion de cas groupés d’une maladie, autrement dit d’une épidémie. Le département des Alpes-Maritimes a été l’un des plus touchés de France métropolitaine par rapport à sa population et ses capacités hospitalières. C’était très complexe car on s’occupait de toxicomanes, d’homosexuels, de patients stigmatisés par leur mode de contamination : la drogue injectée et l’échange de seringues, et les comportements sexuels à risque. Parmi les patients se trouvaient aussi des personnes transfusées, des hémophiles qui eux étaient des victimes de l’administration de produits sanguins contaminés. Les pouvoirs publics de l’époque ont appréhendé le problème. Des crédits importants ont été débloqués pour la prise en charge, avec l’augmentation du nombre de soignants et la création d’hôpitaux de jour. Mais dans un souci de développement « harmonieux » du CHU, ces moyens pour une importante part ont été initialement attribués à d’autres services du CHU, ce qui a généré rapidement un conflit aigu avec la direction générale. Nous nous sommes battus pour empêcher que ces crédits fléchés par le ministère soient détournés sur d’autres objectifs. La situation a été ensuite rétablie par la signature de Contrats de plans et les premiers hôpitaux de jours sont nés à cette occasion. Les deux villes pilotes ont été Nice et Toulouse, qui avait rencontré les mêmes difficultés. Il y avait une file active d’environ 3 600 patients dans le 06, tous des jeunes qui en quelques mois étaient emportés par la maladie après de multiples hospitalisations. Puis il y a eu en 1996, l’apparition de la trithérapie qui a considérablement amélioré le pronostic vital de la maladie. Cette période a été appelée « le deuil du deuil ». Cette année-là, nous avons créé à Nice le premier dossier médical informatisé, ce qui permettait de mesurer l’efficacité des traitements et de la prise en charge. Nous avons été pionniers dans la prévention de la transmission de la mère au fœtus, et parmi les premiers à effectuer un génotypage du virus pour adapter les traitements. En fonction du virus, on pouvait déterminer quels médicaments étaient actifs ou non. Cette technique a été adoptée partout et j’ai passé l’année 2001 dans les avions pour aller présenter nos résultats, suite à la publication d’un article dans The Lancet. Actuellement, on se fonde toujours sur ce génotype pour le choix des nouveaux traitements et le principe a été adapté aussi aux choix thérapeutiques dans les chimiothérapies anticancéreuses. Il faut bien sûr préciser que tout ceci a été un travail d’équipe réunissant biologistes, pharmacologues, cliniciens et évidement les soignants qu’il faut remercier pour leur motivation.

 

Quid de l’utilisation modérée des antibiotiques, l’un de vos chevaux de bataille ?

Dans les années 2000, notre équipe a contribué à montrer que l’utilisation très large d’antibiotiques conduisait à sélectionner des bactéries multirésistantes. L’industrie du médicament faisait entre autre la promotion des antibiotiques auprès des médecins par des représentants médicaux, ce qui aboutissait à des prescriptions pour n’importe quelle infection, et notamment les infections virales sur lesquelles les antibiotiques n’ont aucune efficacité. Nous avons donc lancé un programme sur le département 06, avec l’aide de pédiatres, d’ORL et de nombreux médecins généralistes, pour réduire ces prescriptions avec le slogan « Des antibiotiques quand il faut ». Nous avons montré qu’en réduisant l’utilisation de 23 % sur une période d’environ deux années, le niveau de résistance des agents infectieux bactériens des otites des jeunes enfants baissait significativement, ce qui apportait la preuve que la surprescription est délétère. Par la suite en 2000, le ministère de la Santé a mis en place des Plans antibiotiques qui perdurent, et jusqu’en 2016, j’ai participé à la Commission nationale pour améliorer l’usage des antibiotiques. La France consomme en effet deux à trois fois plus d’antibiotiques que les pays du Nord de l’Europe. L’amélioration a été nette dans les hôpitaux mais la consommation reste très importante en pratique de ville, classant la France dans les trois plus gros consommateurs par habitant des pays de l’OCDE malgré notre slogan que tout le monde a mémorisé : « Les antibiotiques, c’est pas automatique ». Dans tous les métiers, il y a des contrôles de qualité, or en médecine, cela n’existe pas ! On en est aux recommandations de bonnes pratiques, et c’est tout, alors que le non respect du code de la route est sévèrement sanctionné, surtout s’il y a mort d’homme.

 

Aujourd’hui en retraite, vous êtes impliqué dans le projet Syndémie, en quoi consiste-t-il ?

C’est un projet que nous développons avec la Métropole Nice Côte d’Azur depuis 2021. L’objectif est d’utiliser toutes les données en matière d’éducation, de niveau de revenu, d’environnement, de pollution, de température, de mobilité et de santé disponibles sur le territoire. Ces informations sont pour l’heure stockées par différents organismes, sous différents formats. L’objectif est de qualifier ces données, les mettre au même format pour pouvoir les croiser et ainsi caractériser les quartiers de façon très précise pour connaitre les points faibles et pouvoir mener des actions correctrices adaptées. On sait par exemple que les personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté se rassemblent dans certains quartiers et ont une espérance de vie de plus de 10 ans inférieure à celle de la classe moyenne. Le croisement des données caractérisant ces quartiers permet d’identifier des déterminants de santé expliquant cette différence et de lancer des programmes pour tenter d’y remédier. Dans le quartier Vernier-Trachel par exemple, qui comporte beaucoup de populations nouvellement arrivées, il y a un déficit de dépistage de cancer du sein, de même qu’autour du Negresco, où des gens vivent dans d’anciennes chambres de bonnes ou caves aménagées. Les causes du déficit de dépistage ne sont pas les mêmes dans ces deux quartiers, ce qui explique qu’il faut initier des programmes différents. La Covid-19 aussi est une syndémie, dans la mesure où 70 % des patients ayant eu des formes graves, ou étant décédés de cette infection, étaient issus des quartiers les moins favorisés du 06. Nous devons agir pour réduire ces écarts, ce qui améliorera surement la cohésion sociale.

Read 373 times Last modified on 12.2023
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