Lampes, comptoirs et bas-reliefs, la terre cuite insuffle sa présence minérale au design contemporain. Trois ateliers azuréens en explorent les nuances, sur la scène internationale.
Les craquelures en raku de Fabienne L’Hostis
Tout a commencé par une théière en raku, rencontrée au hasard. Ancienne maître-nageuse, Fabienne L’Hostis se forme alors à cette technique ancestrale japonaise, qui connaît un immense regain d’intérêt. « J’ai fait des bols, des tasses, de la céramique utilitaire et puis en 2013 l’architecte d’intérieur Tristan Auer m’a contactée pour les Bains Douches à Paris. L’idée était d’habiller le bar du club de faïences parisiennes, comme dans le métro, mais craquelées », se souvient la céramiste, qui développe alors le procédé à l’échelle du mobilier. Le secret de son rendu profond ? « On exploite en fait un défaut de l’émail qui se rétracte lorsqu’on le sort du four à 1 000 degrés, ce qui crée de fines fissures que l’on enfume ensuite. Tout le carbone rentre à ce moment dans les craquelures et les noircit », poursuit la spécialiste, qui orchestre une équipe de six personnes dans la zone industrielle de l’Argile à Mouans-Sartoux, hors centre-ville. L’atelier recrée toutes les nuances d’émaux. Œuvrant à l’international, de la boutique Cartier à Shanghai au restaurant Mada One de Marcel Ravin à Monaco, dont elle a habillé le mur de demi-tubes coupés dans la longueur évoquant des cannelures, elle cuit aussi des pièces sur commande pour de grandes designeuses comme la Table Rainbow de Laura Gonzalez, tout en marqueterie de raku multicolore, ou la collection Raku-Yaki d’Emmanuelle Simon, avec ses tuiles en céramique. Fabienne L’Hostis a imaginé également sa propre gamme de tables, consoles, bureaux, claustras et appliques avec cet émaillage fascinant : « C’est un métier très physique et difficile à transmettre car il est instinctif. Il faut agir vite pour gérer les craquelures. La matière se met à chanter quand elles se forment et il y a beaucoup de casse. Chaque pièce que l’on sort est donc unique et on peut y voir des paysages, des nuages, des fleurs, branches d’arbres et algues aussi ».
Les fusions telluriques de Di Vincenzo Poujoula
Architecte d’intérieur, Claire Poujoula a ressenti comme beaucoup ce besoin de travailler la terre, de ses mains. Un élan qu’elle a transmis à son compagnon. « J’intervenais de temps en temps dans les essais d’émaillage, la réalisation de moules en plâtre, les expérimentations pour la vaisselle, se réjouit Fausto Gill Di Vincenzo, ingénieur aéronautique. Puis il y a presque deux ans, j’ai décidé de quitter mon entreprise pour la rejoindre à temps plein ». Dès lors, le projet change d’échelle. Le couple se lance dans la réalisation de pièces sculpturales en bas-reliefs et miroirs, de tables basses et lampes champignons. Leur signature ? « Les plis, comme quand on fait des tasses à café et cela donne du volume, du relief, mais il a fallu dompter la matière sur des pièces qui font parfois 30 à 40 kg ! », raconte Claire. « Ce sont plusieurs années de recherche pour faire des superpositions d’émaux et obtenir des textures qui nous plaisent. Elles peuvent renvoyer au métal, au cuir. On recycle aussi le verre des bouteilles que l’on concasse en petits morceaux pour le faire fondre et créer des cristallisations singulières », poursuit Fausto Gill. Moins sensible à l’histoire de la production céramique qu’à des designers contemporains comme Vincenzo De Cotiis, qui mixe de façon baroque les matériaux nobles et récupérés, ou Mathieu Lehanneur et son travail incroyable sur la surface de l’eau, le duo cannois souhaite proposer une expérience sensorielle, tactile du mobilier. « Le travail de création est très fluide entre nous. Si elle me dit que des tons ocre sont plus adaptés au lieu, je la suis ; si je lui dis que la structure peut faire 2,30 mètres, elle me suit ; on se fait confiance », raconte Fausto Gill Di Vicenzo, qui a développé avec sa compagne un univers minéral qui renvoie autant à la terre qu’au cosmos. Distribué par Stéphanie Coutas à Paris, en Italie, en Pologne, le binôme collabore avec Caprini et Pellerin ou encore Holly Hunt aux USA. Ici la rencontre a quelque chose du chaos primordial, du commencement du monde.
Les bas-reliefs muraux d’Olivia Cognet
Après des études de mode, c’est sur les bancs de la Villa Arson qu’elle est repérée par Castelbajac, qui lui confie des conceptions graphiques puis des lignes de chaussures, de sacs et bijoux. « J’ai toujours adoré cette brèche entre l’art et les arts appliqués. Quand j’habitais à Los Angeles, j’ai suivi une formation en céramique. Dans le monde de la mode, il y avait beaucoup d’intervenants, alors je trouvais formidable de pouvoir cuire toute seule mes propres œuvres dans un garage avec un four », se souvient Olivia Cognet. Tout de suite, elle se met à façonner de grandes pièces, en écho aux espaces intérieurs californiens, elle qui préfère franchement l’architecture de Frank Lloyd Wright et de John Lautner aux immeubles haussmanniens. Fan des sculptures de Brancusi tout comme du mobilier des frères Lalanne, la céramiste ne voit aucun obstacle à ce que l’art soit fonctionnel. Son réservoir d’inspiration : le brutalisme et les années 1950-1960-1970. « Si les Massier ont fait de Vallauris un foyer de la céramique d’art au début du XXe siècle, période de jolis immeubles Art déco, l’Après-guerre a aussi marqué un âge d’or. Beaucoup d’architectes faisaient appel à cette époque à des céramistes une fois la structure finie, car c’est très résistant. Robert Capron a ainsi réalisé tout le parement du centre Carrefour TNL à Nice ou encore de la Gare maritime de Cannes », poursuit la Niçoise, qui a racheté à son retour en France l’un des ateliers du maître, où l’on retrouve un four et une table signés. A partir des dessins sur papier d’Olivia, de son crayon qui court de façon presque automatique, naissent des bas-reliefs muraux très contrastés. Un jeu d’ombres et lumières, où les grains de la terre accrochent les sens. Dans son atelier à Vallauris, une dizaine de personnes s’affairent. Des tables, luminaires, éléments de cheminée et de piscine sortent d’un grand four rose de 3 000 litres, le plus grand de la commune ! « Je suis une punk de la céramique », lance avec humour la créatrice, sculptrice à 360° et dont le mobilier se décline aussi en staff, en lave, bois, marbre et verre au gré des courbes qu’elle dessine.
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